Il était décidé de manger autant qu'eux, c'est à dire un peu près rien. Il expliquait qu'il avait fini par s'habituer à la faim, qu'à force de privation, le corps intègre cette souffrance comme un élément naturel de la vie.
Cependant, cela n'était supportable que tant qu'il restait dans ce manque constant. Un jour pourtant, sa famille lui a envoyé un colis de nourriture. Il l'a donné à une famille, mais qui ne voulait pas y toucher si lui aussi ne mangeait pas avec eux.
Mais le simple fait de goûter de nouveau à la nourriture a été le plus terrible, réveillant sa faim... la simple saveur des aliments étant la plus cruelle des tortures.
Cette anecdote m'est revenue du fond de ma mémoire, sur le chemin de retour, dans une voiture, au milieu de la ville endormie.
Depuis un mois, je vivais avec le manque, le manque du corps de l'autre, le manque de la caresse d'une main sur la peau et cela me convenait. Je me contentait de l'abrazo mexicain.
Et puis,
Et puis...
Fin de la soirée, on est quatre sur le lit à regarder un film... on bouge, on se colle, on se cale, on s'emboite, une jambe par là, un bras qui traine...
Et là, un souffle près de mon épaule, un bras contre mon bras, des frôlements, des chatouilles pourtant bien amicales ont réveillé ce manque tapie au creux de mon ventre.
J'avais réussi à oublier que cela me manquait tant, j'avais oublié à quel point je voulais m'endormir dans ses bras.
Le manque, le désir m'ont poignardé si brutalement que j'en ai suffoquée.
Au bout d'un moment j'ai du m'extirper de ce magma de chaires, de cet amoncellement de peau, c'était un peu trop humain pour moi. Il fallait que je retourne à ma bulle aseptisée de la solitude.
le mal était fait.
Le manque est là
et j'ai mal.




